Au tour de Mordecai, avec un autre extrait de ses écrits :

Tiré de  Il était une fois la Main, rude pays des merveilles,     Maclean’s 27 août 1960

« La Main me manquera amèrement, à moi.  Non pas que j’attache une valeur sentimentale à la pauvreté.  Ne vous méprenez pas : ce n’était pas drôle d’être sans le sou et cela ne le sera jamais,  Si je chéris certains souvenirs de la Main(que je préfère à biens des rues plus inoffensives de la classe moyenne), je n’ai pas oublié les enfants rachitiques et les hommes sur les piquets de grève qui frappaient dans leurs mains pour les réchauffer durant les glaciales nuits d’hiver.  Le bon vieux temps, ce n’est surement pas ça.  Je ne voudrais pas non plus, c’est certain, redevenir un enfant de la Main, mais j’en garde aujourd’hui de précieux souvenirs, car ce fut malgré tout le rude pays des merveilles de mon enfance.  Un grand nombre des boutiques et des édifices qui s’y trouvent peuvent paraître anonymes ou horribles aux yeux de certains.  Pour moi, ils garderont une signification particulière.»

 Saint-Laurent et Saint-Cuthbert 1952

 

 

 

 

 

 

 

 

Photo des archives de la STM  boulevard Saint-Laurent au nord de Saint-Cuthbert  1952  /  cliquer pour agrandir

Cette série de publications de textes de Richler, a donné lieu à quelques commentaires critiques à l'égard du personnage.  Quant à moi, je le connais peu; je ne l'ai pas "fréquenté", et somme toute je m'en fiche un peu.  La lecture de cet extrait me touche malgré tout beaucoup.  Il nous indique comment un lieu urbain peut, en même temps, être chargé de souvenirs négatifs tres lourds; et quand même conserver une force évocatrice fantastique.  Cela montre comment un lieu peut ancrer des souvenirs dans l'esprit de gens qui l'ont cotoyé et qui l'ont habité.  Personnellement, je partage tout à fait ce genre d'émotions à l'égard de mon propre environnement.  Le Plateau; la rue Mont-Royal; la rue Christophe-Colomb; ont forgé mon imaginaire et ma réalité.  Je suis tellement attaché à ce milieu; que toute tentative de l'altérer me touche comme si on tentait de m'altérer moi-même.  C'est pas drôle, hein!    Je regarde cette photo, et je me dis qu'au moment où toute cette activité se déroule rue Saint-Laurent, j'ai cinq ans, juste un peu plus loin dans le quartier; en me promenant sur mon vieux tricycle usagé (que j'adorais pareil), c'était un CCM et c'était mon bolide!  J'en ai promené des amis, debout sur la palette en arriere et les deux mains sur mes épaules.  On en faisait des "rides" autour du bloc. 

Mais revenons à notre extrait de l'écriture de Richler.

Dans les années 60, l’activité commerciale de la communauté juive est encore omniprésente sur le boulevard Saint-Laurent.  Pour eux, c’est la Main.  On y retrouve plusieurs manufactures de confection, des commerces plus domestiques et surtout, beaucoup de restaurants.  On distingue sur la photo (agrandie) la réclame de Moishe’s qui a toujours « pignon sur rue » près de Duluth.  Richler nous indique que la génération montante s’est déjà déplacée plus au nord dans le Mile-End; mais que beaucoup de vieux pionniers demeurent fidèles  à la Main.